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[Abécédaire] Contradiction

De temps à autre, je publierai ici un ou plusieurs extraits de l'abécédaire philosophique que je suis en train d'écrire.

Vos retours sont les bienvenus en commentaires, qu'il s'agisse de vos impressions ou d'éventuelles suggestions.

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On appelle « contradiction » une situation de coprésence d’éléments incompatibles entre eux. C’est un terme fréquemment utilisé dans deux domaines : la logique et la dialectique.

En logique, le principe de non contradiction (formulé pour la première fois par Aristote dans son traité Métaphysique) énonce que deux propositions contradictoires ne peuvent être vraies en même temps. Par exemple, les propositions « Pierre est dans le jardin » et « Pierre n’est pas dans le jardin » ne peuvent être soutenues simultanément, car cela constitue une impossibilité.

Allons un peu plus loin : le principe de non contradiction prévoit que si une proposition est fausse, sa contradiction est nécessairement vraie. Reprenons notre exemple. S’il est faux de dire que Pierre est dans le jardin, cela signifie qu’il est nécessairement vrai de dire qu’il n’y est pas. Et inversement, s’il est faux de dire qu’il n’y est pas, il est nécessairement vrai de dire qu’il y est. Mais attention ! Il ne faut pas confondre « contradictoire » et « contraire ». En logique, « contraire » signifie « autre ». Par exemple, une proposition contraire à « Pierre est dans le jardin » pourrait être « Pierre est dans la cuisine », « Pierre est dans sa chambre » ou « Pierre est à l’école ». Pour toute proposition, il existe donc une infinité de propositions contraires (« Pierre est à X endroit »), mais une seule proposition contradictoire (« Pierre n’est pas à tel endroit »).

Dans le langage courant, nous faisons rarement la différence entre des propositions contraires et des propositions contradictoires, pour la simple et bonne raison que le résultat est le même : l’impossibilité pour ces deux propositions d’être vraies en même temps. Que Pierre soit dans la cuisine, ou dans sa chambre, ou à l’école, dans tous les cas, il ne peut pas être en même temps dans le jardin. Mais en logique, la distinction est importante, car elle entraîne que si une proposition est fausse, sa contradiction est forcément vraie, ce qui n’est pas le cas avec deux propositions contraires. Exemple : « Marc est boulanger » et « Marc est carrossier » sont deux propositions contraires. Que doit-on en conclure ? Que si l’une est vraie, l’autre ne peut être que fausse. Mais que si l’une est fausse, l’autre n’est pas nécessairement vraie ! Car Marc pourrait très bien être autre chose : plombier, routier ou agent du fisc. En revanche, « Marc est boulanger » et « Marc n’est pas boulanger » sont deux propositions contradictoires. Cela signifie donc que si l’une est vraie, l’autre est nécessairement fausse, mais également que si l’une est fausse… l’autre est nécessairement vraie ! Le principe de non contradiction permet donc de déduire la vérité d’une proposition de la fausseté de sa contradiction.

Le principe de non contradiction débouche sur ce qu’Aristote a appelé le « tiers exclu ». En clair : entre une proposition et sa contradiction (ou sa « négation »), il n’existe pas de troisième possibilité, pas de proposition « mixte » ou « intermédiaire ». Soit Marc est boulanger, soit il ne l’est pas, mais il ne peut pas l’être à moitié. Sauf à travailler à mi-temps ! Mais là, c’est le sens même du verbe « être » qui serait à revoir…

Un autre usage du mot « contradiction » concerne le domaine de la dialectique, c’est-à-dire l’art du dialogue contradictoire. Ainsi, pour Socrate, contredire son interlocuteur était un moyen de l’amener à remettre en cause ses opinions afin de l’aider à s’approcher du vrai. Il ne s’agissait pas de contredire pour le plaisir de contredire, mais de contredire pour amener à une prise de conscience du caractère partiel et erroné de nos prétendues connaissances. Si la dialectique repose sur l’idée qu’on ne parvient au vrai que par élimination du faux, la contradiction apparaît comme l’instrument de cette élimination, sans lequel nous resterions cloisonnés dans nos certitudes.

Deux millénaires après Socrate, c’est avec Hegel que la notion de « contradiction » acquiert un véritable statut philosophique, puisqu’il en fait le moteur de l’évolution de la conscience. En effet, à chaque stade de son développement, la conscience est comme poussée à sortir d’elle-même par la rencontre d’un élément qui s’oppose à elle (la réalité, une autre conscience, elle-même). De cette opposition, la conscience ressort grandie et enrichie de ce qu’elle n’est pas. On retrouve donc, bien que de manière beaucoup plus développée, le même processus que chez Socrate, à savoir que la contradiction possède un statut positif. À cette différence que, chez Hegel, c’est la réalité elle-même, et non seulement la conscience, qui a besoin de la contradiction pour évoluer et s’accomplir. Marx en fera d’ailleurs l’élément central de sa philosophie, lui qui considère que toute l’histoire des sociétés humaines est celle d’une contradiction permanente, à savoir la lutte des classes.


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